TOUS LES ROBOTS S’APPELLENT ROBERT et les IA Paul

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Au Bastion, Génie et ses quatre collaborateurs accueillent Paul, le poulpe de prédiction des crimes. Manque de chance, cette intelligence artificielle prédit des crimes à la « Nouvelle intelligence », la résidence où vit, Maléfik, la mère de la Génie

Ce roman prospectif est l’occasion d’imaginer et de mettre en scène une centaine de concepts, services et objets de demain et après-demain. Découvrez-les chapitre après chapitre.

 

3. Ethique et tocs des chiffres

Génie fait la connaissance de Paul. Cette intelligence artificielle dernier cri compte sur ses neufs cerveaux pour mettre la vie en chiffres.

« Pièce de 16,72 m2, quatre surfaces vitrés programmables, température de 24,3 degrés. Génie pédale sur un vélo d’appartement. Vitesse de 8 km/heure sur terrain plat. Énergie produite minimale. Robert le robot est immobile. QI de 73. »

Alors que Paul le poulpe affiche son rapport d’analyse de mon bureau, des interrogations traversent mon esprit. La première concerne les Robert. Est-ce que ces robots ne pensent pas ou pensent-ils à rien ? Si c’est le cas, comment remplissent-ils ce vide ? La deuxième concerne les poulpIA. Sont-ils des serial penseurs ? Utilisent-ils leurs neuf cerveaux pour penser à tout et à son contraire.

— Paul, réveille-toi, il faut qu’on fasse connaissance, dis-je en frappant sur le cube en verre.

Paul détend ses tentacules, tourne ses têtes avec lenteur. Ses mouvements sont précieux, voire royaux. L’animal a du sang bleu qui lui coule dans les veines. Il respecte son rang.

— Bonjour, Paul. Je suis Génie Pfeffer, la responsable de l’unité de prédiction nommée ProméthIA. C’est lors d’un voyage en Chine que j’ai… Qu’est-ce que tu connais de moi ?

— Tu as 42 ans, deux enfants. Deux jumeaux de 17 ans. Un de couleur blanche, l’autre noire. Superfécondation hétéropaternelle. Une naissance de faux jumeaux sur 14 393 cas,

Je tourne la tête pour vérifier que personne n’a entendu. En quelques mots, l’animal vient de me rappeler que, 17 ans plus tôt, je multipliais les relations pour avoir l’impression d’exister. Je jonglais entre trois amants de toutes les couleurs. À cette époque, c’était encore possible. Vos partenaires n’exigeaient pas une transparence numérique au premier baiser.

— Pointure des chaussures : 39,6. Taille : 1,72 m, poids : 58 kg. Ne finis jamais ses phrases.

J’ai la sale manie de passer d’une idée à l’autre en laissant des bouts de phrases au milieu du gué. Dans ma calebasse, c’est la guerre. Les idées sont trop nombreuses au portillon. Il y en a toujours une qui veut prendre la place d’une autre. Même si je connais mon défaut, je n’apprécie guère qu’un animal me le fasse remarquer lors de notre premier échange. Il faut une certaine intimité pour formuler ce type de remarque.

— Oh, là, tu ne veux pas aussi la taille de mes soutifs ? dis-je agacée.

– 90 B+978, dit Paul. Tu utilises un fil de soie indienne pour les imprimer.

Je secoue la tête. Les Chinois n’ayant aucun rapport à l’intimité, ils ont programmé Paul pour qu’il fournisse tous types d’informations sur un individu.

— Ok Paul, tu es une intelligence artificielle apprenante, alors je vais t’apprendre une chose. Lors d’une conversation, on ne fournit pas ces données intimes d’une personne.

— C’est quoi des données intimes d’une personne ?

— Ce sont les informations qu’elle considère comme privées. Ce sont celles relatives à sa vie intérieure… Ce sont ses silences, ses secrets et surtout ceux… Tu as compris ?

— Compréhension moyenne due à une explication de 4,02 sur 10.

— Pendant que j’y suis, comprends que j’aime travailler avec des intelligences artificielles élégantes et efficaces, pas des machines à calculer qui parlent et notent les humains.

Puisque le sujet de notation est sur le tapis, j’aimerais que vous notiez que je suis particulièrement sensible à ce sujet. Au fil des années, les notations ont pris de plus en plus de place. Avant-hier, il fallait noter tous les biens qu’on consommait et les services qu’on utilisait. Les questionnaires, simples au début, sont devenus de plus en plus sophistiqués. On en arrive maintenant à devoir noter la couleur des serviettes du restaurant, le sourire de l’éboueur qui ramasse vos poubelles, la qualité sonore de la chasse d’eau des w.c. de l’avion, la texture du papier peint du toubib, le parfum du chauffeur de bus, la beauté des chaussures des profs…
Ces notations servant au début à améliorer la qualité des produits et des services sont utilisées aujourd’hui pour faire le ménage. Dehors les profs qui ne s’habillent pas en Prada, le chauffeur qui ne se parfume pas en Chanel, les hôtesses incapables de sonoriser des toilettes, les éboueurs qui ne sont pas heureux de remuer de la merde… C’est la porte sans passer par la case indemnités. Les chiffres faisant preuve des défaillances de ces professionnels, il n’y a pas de discussion possible.

J’ai vraiment compris les dégâts que cause ce tyranotage (7) lorsque ma sœur a été licenciée de la crèche dans laquelle elle exerçait le métier de puéricultrice. Les parents l’ont mal noté parce qu’elle avait refusé d’éveiller la conscience des bébés en commentant la citation : « Il vaut mieux une couche bien faite qu’une couche bien pleine ». À les entendre, cela aurait permis à leurs braillards de discuter avec Montaigne et les autres grands philosophes.

La notation étant rentrée dans les mœurs, le gouvernement vient d’instaurer la notation citoyenne, un système existant depuis des lustres dans de nombreux pays. Le principe est de demander à chacun de noter les pratiques quotidiennes de sa famille, ses collègues, ses amis, ses voisins. Sa sœur ne trie pas ses poubelles, elle n’a pas volé son malus. Son voisin n’invite pas sa mère à déjeuner tous les dimanches, il le mérite aussi. En revanche, c’est un bonus pour le collègue vous donne à Tino sa part de galette des Rois à la cantine… En fonction de sa note, on a accès ou non aux transports publics, à certains services étatiques, aux logements sociaux. On peut ou pas emprunter et postuler pour un emploi de fonctionnaire.

Cerise sur le gâteau dans la fonction publique, le ministre vient d’avoir une idée de génie : à partir du mois prochain, on sera noté sur le nombre de notes qu’on attribue à ses collègues. Et pas question de donner que de bonnes notes. La moyenne des notes attribuées ne doit pas dépasser le 14 sur 20. Ce brillant dispositif devrait favoriser la cohésion au sein des services. J’imagine déjà cette merveilleuse cohésion. Chacun va trouver son ennemi qu’il va mal noter pour pouvoir marchander de bonnes notes pour les autres ! J’espère que Charlie va interdire le port d’arme à l’intérieur du Bastion, sinon il risque d’avoir quelques balles qui se perdent.

— Bonne compréhension du message, dit Paul. Note de 7,9 due à l’agacement noté dans la voix. Dire les choses clairement et sans agressivité est préférable,

Décidément, il y a du boulot pour rééduquer Paul. S’il nous sert des cours de morale à deux balles, mes collègues vont rapidement le mettre hors d’état de nuire.

— Paul, est-ce que tu as d’autres infos sur moi ?

Paul hoche de ses trois têtes en signe d’acquiescement puis ajoute.

— Phigénie Pfeffer n’a pas eu de relations sexuelles depuis 17 mois, 6 jours, 14 heures. Son émoticoeur enregistre une baisse de confiance en soi de 17,8 %.

— Robert, arrête-moi, dis-je en l’entendant. Je crois que je vais faire un malheur.

Robert, en bon robot obéissant, se place devant moi et m’empêche d’atteindre le bocal de Paul. La scène doit être cocasse depuis les autres bureaux. Tino passe la tête et dit :

— Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu es en guerre contre Paul.

— Ce foutu animal est très mal éduqué. C’est insupportable. Je crois que… Viens l’interroger, tu verras.

— Bonjour Paul. Je suis Tino, le collègue de Génie.

— Je te connais, répond Paul. Tino Maurin, 43 ans, 1,93. 102 kg, 622 g pris en deux mois, dit Paul. Marié depuis 7 ans avec Stéphanie Dufour. Rencontre effectuée par algomatcheur (8) avec une compatibilité de 98. Tino ment 9 fois par jour, investit 122 euros par mois dans des traitements contre la chute des cheveux.

Tino blêmit et se précipite sur le bocal en verre pour lui couper le sifflet. Je m’interpose en disant :

— Paul a la numéristoc (9), le fameux toc du nombre. Il ne peut pas s’empêcher de fournir toutes les informations chiffrées qu’il possède sur une personne. Il faut lui ajouter le filtre « chiffreadireoupa ». Je vais demander à Alfa de s’en occuper.

— Cela serait bien, dit Tino visiblement troublé. À quelle heure, va-t-il faire sa première prédiction ?

Paul répond à la question en projetant l’heure sur le mur.

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(7 ) Tyranotage

Dictature exercée par la notation de toutes les actions de la vie.

Buzzers, applications, étoiles sur les sites… En un simple geste, on note désormais son livreur, le confort d’une chambre d’hôte, la propreté des toilettes, la qualité d’un repas, les prestations de son médecin ou de ses profs, ou encore sa palpitante conversation avec un service après-vente. En mettant des étoiles ou en choisissant une couleur, tout le monde peut désormais donner son avis sur tout.
« Tyranotage » est un mot-valise composé des mots « tyran » et « notation ». On imagine que des tyrans peuvent utiliser la notation pour augmenter leur capacité d’oppression. Par exemple, si Attila l’avait ajouté au menu de ses tortures raffinées, ce supposé cannibale aurait pu faire noter les personnes les meilleures à « consommer » Adolphe Hitler, quant à lui, aurait pu avoir encore plus de sang sur les mains en faisant noter ceux qui, outre le fait d’être juifs ou homosexuels, mériteraient de partir dans les camps de la mort.

(8) Algomatcheur

Algorithme gérant la rencontre amoureuse de deux personnes

Pour effectuer son algomatching, l’algorithme est nourri par un ensemble de données : activité d’une personne (déplacements, conversations en ligne ou orales enregistrées par les assistants conversationnels…), préférences (films, musique, vêtements, alimentations…), état de santé (soins, décryptage du génome. La richesse des informations garantit la rencontre.

(9) Numéristoc

Tendance à réduire tous les phénomènes à des chiffres

La numérisation du monde réduit toutes nos actions en chiffres. On ne fait plus une balade, on fait 8976 pas. On n’a plus trop mangé, on a consommé 345 calories de plus qu’autorisés par son assurance. On ne s’aime pas à la folie, on éprouve des émotions niveau 17 lorsqu’on retrouve son partenaire.

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