TOUS LES ROBOTS S’APPELLENT ROBERT et les IA Paul

DÉCOUVREZ LE PROJET

SUIVEZ LE ROMAN PROSPECTIF DE L’ÉTÉ 2019

Au Bastion, Génie et ses quatre collaborateurs accueillent Paul, le poulpe de prédiction des crimes. Manque de chance, cette intelligence artificielle prédit des crimes à la « Nouvelle intelligence », la résidence où vit, Maléfik, la mère de la Génie

Ce roman prospectif est l’occasion d’imaginer et de mettre en scène une centaine de concepts, services et objets de demain et après-demain. Découvrez-les chapitre après chapitre.

 

2. Le vent en poulpe

Détox water, canapés véganes, rêves de charcut… Au Bastion, on fête l’arrivée de Paul, la nouvelle IA made in China de prédiction des crimes.

Comme d’habitude, le boss s’est fait attendre. Lentement, il serre la main de la trentaine de fonctionnaires de police présents. Ou plus précisément le gant de chacun.
Avec les dernières épidémies, tout le monde en porte pour se protéger. La couleur du gant est même devenu un signe d’appartenance. A l’assemblée nationale, les gants noirs s’opposent aux gants verts qui se moquent des gants roses. Avec la ganterie (4), les expressions évoluent. On demande plus la main de quelqu’un, mais son gant en précisant. Lorsqu’on exige de venir avec des gants de toilette, ce n’est pas que la soirée se passe dans la salle de bain, mais qu’elle est très habillée. On jette son gant une fois dans sa vie, au moment de son dernier souffle.

Charlie fait le tour de ses collaborateurs avant de se diriger vers le micro. Il toussote, regarde à droite, à gauche puis sort sa boîte de bonair (5) toujours rempli avec de l’air de Muonio 1970 garanti sans particules fines. Il retient sa respiration, aspire profondément. Jules, un flic avec un physique de lampadaire, lui grille alors la parole.

— Chers collègues, je serai bref, concis, efficace, dit-il.

Vu que c’est toujours ainsi que Charlie démarre ses diatribes, l’assemblée hoquette de rire. Le scénario étant bien réglé, Charlie enchaîne.

— Comme dit le lieutenant Floque, je serai bref, concis, efficace… Je me contenterai de vous parler de Phigénie Schneider. Notre collègue aime mettre les points sur les i. Elle est insistante, imaginative, idéaliste…

Mes parents ont dû configurer mon ego alors qu’ils dormaient. Dès qu’on parle de moi de manière élogieuse, j’ai envie de bailler.

— Imperturbable, continue Charlie en posant chaque syllabe comme si elle pesait des tonnes. Phigénie a une revanche à prendre sur les i. Elle devait s’appeler Iphigénie. L’administration ayant oublié la lettre i, elle ne prendra pas Racine.

Charlie s’arrête pour laisser ses collègues apprécier son humour littéraire. Son subtil lien entre Iphignie et son auteur Racine faisant un retentissant flop, il soupire et continue.

— Elle deviendra Phigènie…. Puis, grâce à ses talents, elle sera rapidement notre Génie.

— Du Génie sans bouillir, lance Mila, une petite ronde aux cheveux bleus. Génie évite toutes les surchauffes pour limiter le réchauffement planétaire.

Charlie prend le temps d’inciter ses collègues au silence avant d’ajouter :

— Génie, affecté à la circulation, a commencé par développer un système de vidéosurveillance intelligent.

C’est vrai, j’ai fait cela. C’est donc, grâce à moi, que vous traversez dans les clous. Sinon, la caméra vous flashe et l’ordinateur central vous envoie une amende assez salée pour ne pas avoir envie de renouveler l’expérience. Vu le nombre que je dois payer pour mes enfants, je regrette juste de ne pas avoir programmé l’obsolescence rapide de ces caméras.

— Son déshabilleur (6) est une tuerie, ajoute Jules. Il peut dire le prénom de chaque rat d’égout.

Mes collègues m’envoient des coups de coude. J’essaye de garder bonne figure alors que j’aurais envie de leur refaire le portrait. Mon émoticoeur passe du rouge au vert. Je déteste ces hommages qui ne s’adressent pas aux bonnes personnes. C’est Alfa qui a conçu le déshabilleur. Moi, j’ai juste vérifié que son IA ne fasse pas les erreurs courantes, comme confondre des Afro-Américains avec des gorilles.

— Génie et ses collaborateurs auront la chance de travailler avec Paul… Où est Paul ? demande Charlie en me fixant.

— Il arrive avec Lyne, dis-je. L’avion avait du retard.

— Prenons donc le temps d’attendre, dit Charlie.

Il n’en faut pas plus pour que mes collègues se ruent vers un buffet proposant des légumes coupés fin, des canapés véganes et différentes sortes de détox water. Certains en profitent pour comprendre pourquoi ils sont là.

—  Votre nouveau chef est chinois ?
— C’est bizarre. Paul, ce n’est pas un prénom chinois  !
— Quels boulets on traîne dans la police ! dit Tino. Paul, c’est la nouvelle intelligence artificielle qui va prédire les crimes. Elle a été éduquée en Chine.
— Alors pourquoi s’appelle-t-elle Paul ?
— Toutes les intelligences artificielles de prévision s’appellent Paul.
— J’ai entendu dire que Paul peut prédire même l’imprévisible. Il a été éduqué en ingurgitant toutes les prédictions de la terre.
— Est-ce que Paul pourra dire quand on aura de nouveau de vrais buffets avec de la charcut, un cubi de rouge et un calendos qui pue ?
— Charlie m’a dit que Paul a une puissance de calcul inégalée. Il a passé haut la main le test de Turing.
— Turing ?
— Si Turing est un copain du boss, c’est un mec qui tune les voitures à la mode bio. Carrosserie en soja, coussins chanvre et lin, capteur d’antennes d’abeilles…
— Idiot, Turing, c’est celui qui a fait le test qui porte son nom.
— Ah, tu crois.
— Oui, j’ne suis même sûr.. Le test de Turing, c’est le Bac des intelligences artificielles. Une machine le réussit quand elle parle à un humain et qu’il ne sait pas qu’on a affaire à une machine.
— C’est quoi le test qui détecte les humains qui se comportent comme des machines ?

Ces échanges sont interrompus par l’arrivée de Lyne. Elle est accompagnée par un Robert qui porte un grand cube.
Le Robert prend son temps. Comme la centaine de Robert de la brigade, il a une apparence humanoïde et il est lent et maladroit quand il se déplace. Les roboticiens ont beau leur peaufiner leurs rouages et lustrer leurs composants, ces machines continuent à avoir l’agilité et la rapidité d’un centenaire non augmenté.

Les Robert du bastion ont été offerts par une grande entreprise coréenne. Personne ne connaît la raison exacte de ce cadeau. Certains soupçonnent la société d’avoir quelques cadavres dans le placard. Les autres d’avoir coincé quelques micros dans les entrailles de ces machines pour nous espionner.
En tout cas, on ne pourrait plus se passer des Robert au Bastion. Ils font le ménage, déplacent les objets, assurent les projections des films et des archaïques Keynote, servent à la cantine, cirent les pompes de quelques collègues. Chargés de tous les dictionnaires de la terre, ils répondent aussi à des questions simples. Il faut néanmoins éviter de vouloir philosopher avec eux.

Le Robert pose la boîte sur la table et sort un grand bocal en verre contenant un poulpe bleu translucide. Les 30 personnes présentes se bousculent pour voir le céphalopode.

— Tu crois qu’il pense ?
— Il pourrait. Il a 2 yeux, 3 cœurs, 8 tentacules, 9 cerveaux ! répond Tino qui a bien étudié le dossier.

— Pourquoi avez-vous acheté un mollusque ? demande Jules. Vous trouviez qu’il en avait pas assez chez nous.

Tino le toise. Même si Jules a une bonne vingtaine de centimètres de plus, Tino est largement gagnant en largeur. À chaque fois qu’ils ont l’occasion, c’est le combat du lampadaire contre l’armoire normande. Les deux étant peu mobiles, ils se cherchent sans jamais vraiment se trouver. Mais, là, Tino prend l’avantage en déversant un savoir fraichement acquis.

— Les pieuvres ont été génétiquement modifiées pour être les représentants physiques des intelligences artificielles, dit-il. C’est un haut fonctionnaire qui a eu l’idée du poulpe. Parti faire de la méditation détox en Inde, il a flashé sur le nombre des bras et la souplesse des dieux hindous. De retour au pays, il a pondu une note disant que pour donner un caractère divin à l’IA, son représentant devait donc avoir plusieurs membres supérieurs bien souples. Le poulpe, doté en prime d’une prodigieuse faculté d’apprentissage, s’est donc imposé.

— Je vois. Et vous l’avez nommé Paul parce que c’est le premier nom qui vous est venu en pensant à Poulpe. On voit qu’à ProméthIA, l’imagination flotte en dessous du niveau de la mer, dit Jules en ajoutant un agaçant ricanement.

— Pas du tout, poursuit Tino. Dans la même note, le haut fonctionnaire, décidément bien inspiré, a préconisé de donner un nom aux robots et aux intelligences artificielles. Cela éviterait qu’elles soient affublées de surnoms ridicules comme « Lapinou, bébéchou, ma gratouille » qui dévaloriseraient l’image de la technologie,

Tino a vraiment bien étudié sa leçon. C’est vrai que c’est ainsi que tous les robots s’appellent Robert. Pour les IA, le débat est plus complexe. On a donc décidé de les nommer à partir de la fonction qu’ils remplissent. Les IA de prédictions se nomment Paul, celles de recrutement Vera. Après de grands débats, les IA bancaires sont devenues Bernard. Pour les uns, c’est en souvenir de Bernard Madoff, pour les autres, c’est parce qu’elles sont comme des Saint-Bernard. Elles apportent leur soutien aux individus en situations délicates.

Charlie s’approche de Paul et dit :
— Bonjour Paul.
— Bonjour, Charlie.
— Tu connais mon nom, s’étonne Charlie.
— J’ai aussi appris de tous ceux avec qui je vais travailler. Il y a Génie, Tino, Éliane, Alfa et Lyne, dit Paul en montrant avec ses tentacules chaque futur collègue. Lyne, je la connais bien. Elle était avec moi en Chine. Elle m’a éduqué.

— Je n’ai pas de doutes sur la qualité de ton éducation. Es-tu heureux de rejoindre PrométIA, le nouveau service de prédiction des crimes ?

Paul fait quelques minauderies dignes d’une miss France lors de l’épreuve de culture générale avant de dire :
— Oui, et je suis enchanté de découvrir le Bastion et son fameux patron.

— Fameux ? Tu me flattes, reprend Charlie en se balançant d’un pied sur l’autre. Pourquoi suis-je fameux à tes yeux ?

— Tu es le seul patron de police qui s’annonce végane et mange de la viande tous les jours qui se terminent ou commencent par di.

En entendant Paul, le dixième étage du Bastion retient son souffle. Suite au scandale des fausses pratiques, le gouvernement a annoncé que tout haut fonctionnaire n’ayant pas un comportement écologique et solidaire irréprochable sera licencié sur le champ. Depuis les têtes tombent.

Au Bastion, personne ne souhaite le départ de Charlie. Si nous sommes tous agacés par ses manies, nous apprécions sa grande humanité. Il accorde le droit à l’erreur aux flics comme aux délinquants. Pour lui, tous ont leurs moments de gloire et d’égarement.

Postez vos commentaires ou envoyez-les par mail. Découvrez le projet.

(4) Ganterie

Processus de généralisation de gants anti-épidémie

La ganterie consiste à adopter des gants pour se protéger des épidémies. La ganterie est apparue avec la multiplication des épidémies provenant d’une erreur de manipulation génétique, d’un acte terroriste ou d’origine animale. Cette protection permet de diminuer la vitesse de propagation de l’épidémie.

(5) Bonair

Aérosol d’air pur

Le bonair est un compresseur d’air pur. On se remplit les poumons en prenant des shots d’air sans particules fines. Les vendeurs de bonairs estiment que 5 shots de bonair par jour équivalent à une journée passée à la montagne.

(6) Déshabilleur

Dispositif d’identification d’un individu

Le déshabilleur est une caméra dotée d’une intelligence artificielle qui identifie une personne. La reconnaissance s’effectue grâce aux traits du visage ou aux micromouvements qu’effectue un individu.
On le nomme déshabilleur, car ce dispositif réussit à identifier des personnes qui portent des masquent et des protections anti-identification.

Abonnez-vous pour suivre l’aventure