PROSPECTIVE-FICTION

Et si  les « Ok Google » et autres assistants conversationnels se mêlaient de nos affaires intimes ?

Tempêtes virtuelles

— Robert, commande-moi un Uber pour dans dix minutes ?

Demande enregistrée !

— Robert, les news en trois minutes et du chaud.

— Martin, tu as vu comment tu parles à Robert ?

— Jane, c’est un assistant virtuel. Il se fout des politesses.— Les enfants t’imitent. A cause de lui, ils ne savent plus dire ni « s’il te plaît », ni « bonjour » à la dame.

Martin hausse les épaules. Même si cela l’agace que Jane le reprenne, il évite les commentaires qui risquent de le pénaliser en cas de séparation.

— Tu seras là à 19 heures ?

— Jane, 19 heures, c’est un peu tôt. En ce moment, j’ai beaucoup de travail.

— Les Lenoir aiment dîner tôt.

— Tu as invité les Lenoir ? Tu aurais pu me le dire.

— Je te l’ai dit. Tu ne m’écoutes jamais !

— J’écoute quand tu dis les choses, pas quand tu les penses.

— Quelle mauvaise foi  ! Pour te mettre le nez de bouillon, je vais utiliser l’option moucharacouple de Robert. « Robert Cherche Lenoir + invitation à dîner »

Robert clignote et affiche « Séquence retrouvée ».

— Robert, diffuse la séquence.

On entend Jane dire : « Martin, les Lenoir viennent dîner la semaine prochaine »

— Lyne, tu vois, tu as dit la semaine prochaine. Cela peut donc être un autre jour de la semaine.

— Martin, tu me fatigues. Quand on invite à dîner des amis, c’est toujours le jeudi. Robert, Confirmation ?

Robert affiche : « Fréquence de venue de vos amis le jeudi : 94,3 % du temps. »

— Et bien voilà. Le moucharacouple a parlé. Nos amis ne viennent pas toujours le jeudi.

— Martin, tu noies le poisson ! Je dirais aux Lenoir que tu as des choses plus importantes à faire.

— Je n’ai jamais dit que je ne serais pas là ce soir.

— Il n’a pas dit cela. Robert, confirmation  !

Martin hausse les épaules. La pub affirmait que le moucharacouple éliminait tous les orages dans le couple. Ce qui est sûr, c’est qu’il crée de nouvelles dépressions.

 

LE FUTUR SE DISCUTE
De basique aujourd’hui les assistants virtuels vont évoluer à vitesse vertigineuse. Résultat, demain (ou on l’espère plutôt après-demain) on aura peut-être des moucharacouples. Comme dans l’histoire, ils mettront leur grain de sel dans les échanges les plus quotidiens.

Temps 1 : À vos ordres

  • Ok, Google quel temps fait-il à Paris ?
  • Alexa, commande-moi un Uber !
  • Echo, démarre la cuisson du rôti !
  • Siri, appelle ma mère et diffuse ma liste Spotify ? Augmente le son… Non, pas si fort.

Elles s’appellent Echo, Alexia, Siri… Produits par Google, Amazon, Apple, ces assistants virtuels sont en train de rentrer dans nos demeures. Ce sont nos nouveaux majordomes. Ils ont pour mission de nous épauler dans nos tâches quotidiennes.

Comme ils sont connectés à des objets et robots, ces assistants vont effectuer un nombre grandissant de micro-tâches. Elles réserveront une table au restaurant, feront livrer une pizza, ordonneront à un patient de prendre ses médicaments, réguleront le chauffage, effectueront une recherche de trains, proposeront une synthèse de l’actualité, rediffuseront une émission de la veille, allumeront le four…

Effets pervers potentiels

Ces assistants vont créer une génération de mal élevés qui ne dira plus ni « bonjour », ni « merci » à la dame. Si les Alexa, Siri, Robert et autres personnages familiers tolèrent la grossièreté, notre jeunesse va considérer qu’il en sera de même avec les êtres de chers et d’os. D’autant que ces derniers seront moins enclin à leur rendre service sur-le-champ. Nos têtes blondes nées avec des écrans et biberonnées avec des assistants virtuels risquent d’avoir des manières un peu brusques.

Temps 2 : des commandes plus complexes

Après cette phase de primate mal dégrossi, l’assistant virtuel va commencer à aller piocher dans différentes bases de données pour effectuer des tâches plus complexes.

« Réveille-moi à la bonne heure ».

Pour cette opération, l’assistant va analyser le planning de l’individu, les conditions de circulation avec différents types de transports. Il examinera ensuite ses phases de sommeil pour que le dormeur se réveille du bon pied.

« S’il neige ce soir, trouve-moi une bonne pizzeria près de chez ma mère. »

Pour traiter cette demande, l’assistant va aller chercher la météo, l’adresse de la mère et des pizzerias bien notées dans son quartier.

« Les Leroy viennent dîner, que puis-je leur préparer ? »

Pour éviter de servir pour la troisième fois un chili con carne à des végétariens, l’assistant va vérifier le régime alimentaire des convives et enregistrer les plats servis lors des précédentes invitations. Il va ensuite repérer les ingrédients présents dans le réfrigérateur et proposer différents menus. Le temps nécessaire pour la préparation et le coût des ingrédients seront indiqués. Quand l’hôte aura fait son choix, l’assistant passera les commandes. Il n’oubliera pas le vin qui s’accorde avec le menu.

« Tu me prépares une soirée en bonne compagnie. »

L’assistant se branchera sur un site de rencontre pour contacter une personne disponible susceptible de “matcher”. Il prendra un billet pour un film qui permettra de faire un bon sujet de conversation. Si le demandeur valide le programme, il commandera un Uber qui passera chercher l’invité de la soirée.

Effets pervers potentiels

À force d’être assistés, les humains deviendront progressivement incapables de faire la moindre tâche. Comme on ne connaît plus aujourd’hui le numéro de téléphone de ses proches, on ne souviendra plus des moments passés avec ses amis. On sera aussi incapable de choisir un restaurant, cuisiner des restes, voire même de retrouver le chemin de sa maison.

On passera du stade d’assisté par la technologie à celui de “machinisé”. En d’autres termes, on sera totalement dépendants du fonctionnement et des dysfonctionnements des machines.

Temps 3 : des partenaires de discussion

Au fil du temps, les assistants virtuels vont manier de mieux en mieux le langage. Comprenant que les humains posent souvent des questions vagues et peu précises, ils les interrogeront pour les amener à préciser peu à peu leur requête initiale. C’est déjà le principe adopté par les bots des centres d’appels et des services après-vente.

Après des milliers de requêtes, l’assistant machine commencera à être un interlocuteur digne d’intérêt. Quand on lui confiera ses états d’âme, on aura l’impression qu’il compatit !

Effet pervers potentiels

L’assistant va enregistrer toutes nos conversations. Il n’y aura plus la moindre intimité. Certes comme il est programmé pour être discret, il n’ira pas raconter nos secrets. Enfin, il peut le faire par erreur. A plusieurs reprises, ces assistants, interprétant mal un ordre, ont envoyé des bouts de discussion à des contacts.

Temps 4 : Au centre des ménages

Sous la pression des chercheurs qui veulent que leurs gadgets soient toujours plus performants, l’assistant virtuel pourrait demain se mêler de nos conversations familiales. Il les enregistrera, les analysera et nous offrira avec ces données de nouveaux services.

On aura par exemple le moucharacouple. Résolvant le crucial problème du “Je te l’ai déjà dit, mais tu ne m’écoutes jamais”, il ira rechercher les propos que nous avons prononcés.

Comme cela serait dommage de s’arrêter en si bon chemin, il pourrait aussi analyser les propos des membres du couple et les qualifier. Cette dernière fonction servirait en cas de divorce. Des juges virtuels calculeront le nombre de fois où l’on a haussé le ton et utiliseront ces informations pour calculer le montant de la pension.

Effets pervers potentiels

Se souvenir de tout peut n’a pas que du bon.

Dans Funes ou la mémoire, une célèbre nouvelle de l’écrivain argentin Jorge Luis Borges, un jeune homme acquiert, à la suite d’une chute de cheval, un don de mémoire totale, au point de se souvenir des moindres détails de son passé. L’histoire est tragique. Le héros meurt reclus, submergé par l’afflux de souvenirs, ayant perdu jusqu’au sommeil. Car penser, c’est “oublier des différences, c’est généraliser, abstraire”, précise Borges.

Avec des moucharacouples, on va finir par faire couple à trois. Il passera son temps à mettre son grain de sel. Est-ce que cela sera pour le meilleur… ou pour le pire ? A chacun d’en juger. Heureusement, si l’on n’a pas envie de vivre une vie “machinisée”, on pourra toujours envoyer ce perturbateur faire un séjour dans le bocal à poisson.