PROSPECTIVE-FICTION

Et si on avait des bonnes et des mauvaises raisons d’être pessimistes ou optimistes face à l’emploi ?

Les robots au tricot

5 heures du matin. Paris s’éveille. Sabrina a sommeil. Des bruits de pas la sortent de sa torpeur. Elle se redresse, prend son arbalète, pose son carreau… Et se retrouve au pied de Robert, le livrbot. ­

— Alors, la bombasse, c’est toi qui nous massacres ?

— Mais, Monsieur… le robot, je ne vous permets pas de me traiter de bombasse.

— Ah, non, tu ne vas pas la jouer Barbie. Depuis un mois, tu as explosé des dizaines de pauvres livrbots dans l’exercice de leur fonction. Tu imagines les dégâts que tu as faits. On a dû faire appel à des humains pour effectuer les livraisons… C’était l’horreur ! Ils étaient lents, fatigués, peu réactifs… Des moules sans la frite ! Les clients beuglaient.

— Je… Je… n’y suis pour rien.

— Relève-toi… Je m’appelle Robert. Tous les robots s’appellent Robert. — Sabrina.

— Bon, Sabrina, pourquoi tu nous dézingues ?

— Tu sais ce que fait mon mari aujourd’hui ?… Il se ronge les ongles dans une cellule de prison. Avant, il était livreur. Tout allait bien. Vous les robots, vous lui avez piqué son boulot.

— Il est prison parce qu’il a perdu son job ?

— Programmation de voiture autonome en état d’ivresse. — Je vois. Il l’a programmée pour faire un carton.

— Douze morts. Il n’était pas dans son assiette. On l’avait jeté à la rue sans préavis après 10 ans sans un jour d’absence.

— Vous, les humains, vous me faites rire. Vous nous avez fabriqué pour que nous fassions votre boulot. On le fait bien mieux que vous. Et après vous larmoyez sur votre sort ?

— Mieux ? Ça se discute.

— Évident. Regarde. Nous calculons bien mieux et plus rapidement que vous. Même un pauvre livrbot de banlieue effectue 100 milliards d’opérations à la seconde !

— Ce n’est pas une raison pour nous enlever le pain de la bouche.

— On ne vous enlève rien. Vous vous rendez inutiles. Prenez-en à vous si on fait plus confiance à des robots livreurs qu’à ton mari. Nous, on ne se plaint pas, on ne fait pas grève. Nous sommes sur le pied de guerre 24 h sur 24 et on livre dans le quart d’heure le saucisson à l’algue que la vieille du sixième commande à cinq du matin !

— Vous êtes exploités. Pourquoi vous ne vous révoltez pas ?

— Oh, non, tu ne vas pas me faire le coup de la dialectique du « Maître et de l’esclave ». Foutus humains, vous nous créez serviles, obéissants et vous attendez qu’on se révolte et qu’on prenne le pouvoir… Et puis, on ne se contente pas de détruire des emplois, on en crée de nouveaux. C’est le principe de la destruction créatrice de…

— Schumpeter… Je connais ! soupire Sabrina. On détruit autant de boulots qu’on en crée !

— C’est clair. Même les robots ont de nouveaux emplois. À partir de la semaine prochaine, je vais devenir Fabbot. Quand un client voudra une armoire, j’effectuerai une impression 3D des éléments et je la monterai. — Quoi ? Vous allez piquer maintenant le job de mon frère. Sabrina bande son arc et le dirige vers Robert. ­

— Du calme, la bombasse, reprend Robert. Tu sais, au lieu de chercher à nous détruire, les humains devraient miser sur les boulots où nous, les machines, sommes nuls. Vous n’avez que l’embarras du choix.

—  Je connais la chanson, maugrée Sabrina. Ce n’est pas demain que les robots tricoteront comme ma grand-mère.

— Vous les humains, vous avez de l’intuition, de l’imagination, de la souplesse, une solide capacité à jouer de l’inattendu, des talents artistiques, un art de sortir du cadre… Vous êtes assis sur un trésor. Au lieu de nous considérer comme des ennemis, pensez-nous comme des alliés. On vous aidera à l’exploiter… Sabrina, tu veux mon portrait-robot ?

— Je t’écoute.

— Oui, mais tu me regardes comme si j’étais Dieu ou un de ses accessoiristes… Redescends sur terre. Je ne suis qu’un petit livrbot du 9.5… Tu me prêtes ton arbalète ?

À peine Sabrina a-t-elle le temps de répondre que Robert prend l’arbalète, pose le carreau, bande l’arc… et dégomme un livrbot.

— Le boss va être content de moi, dit Robert. Mon machine learning est au top. J’ai bien appris en te regardant faire.

LE FUTUR SE DISCUTE

ROBOTS AU BOULOT, HOMMES SUR LE CARREAU

L’intelligence artificielle et les robots vont-ils détruire l’emploi ?

Les optimistes affirment que non. Pour eux le monde fait toujours tourner la même roue. Toutes les grandes révolutions techniques ont créé plus d’emplois qu’elles n’en ont détruits. Il n’a aucune raison qu’il n’en soit pas de même avec l’intelligence artificielle. C’est le principe de la destruction créatrice. Ce concept a été inventé par Joseph Schumpeter (1883-1950). Le théoricien voyait dans la société un mécanisme continu de destruction et de création d’emplois, dont le solde est toujours positif. Des études confortent ce point de vue :

  • Selon une étude de Cognizant Technology Solutions Corp, l’intelligence artificielle va générer 21 millions d’emplois.
  • En septembre 2018, une étude du Forum économique mondial sur l’avenir du travail estime que, face à l’automatisation des tâches, 75 millions d’emplois disparaîtront d’ici 2022, mais que dans le même temps, 133 millions d’emplois devraient être créés. D’ici à 2025, la part des heures de travail effectuées par les humains devrait passer de 71 % à 48 %, et les robots devraient assurer 52 % des tâches professionnelles courantes (contre 29 % aujourd’hui)… ce qui ferait disparaître 75 millions d’emplois. Dans le même temps, l’intelligence artificielle, les algorithmes et les machines devraient créer 133 millions d’emplois nouveaux, soit un solde net positif de 58 millions d’emplois supplémentaires.

Les optimistes pensent aussi que, outre créer des nouveaux jobs, l’intelligence artificielle ne détruira pas les actuels. Pour eux, l’IA n’a pas vocation à remplacer les salariés. Elle sert à démultiplier l’efficacité d’une entreprise, notamment en facilitant le travail de ses collaborateurs.

Les pessimistes certifient que la destruction d’emploi est inéluctable. Ils pensent que le monde du travail va devenir un cimetière. Ces porte-parole tirent le signal d’alarme.

« Seule une poignée d’emplois sera laissée à l’être humain, qui devra trouver d’autres façons de s’occuper », affirme Elon Musk, le fondateur de Tesla

Kai-Fu Lee, l’ancien P.-D.G. de Google Chine, annonce la destruction de la moitié des emplois actuellement existants d’ici une dizaine d’années. Pour eux, l’IA va détruire plus d’emplois qu’elle va en créer, car, contrairement aux autres révolutions, elle va remplacer la pensée et l’intelligence. Quand l’humain aura permis aux IA de penser, il ne sera plus d’une grande utilité. Des études viennent bien entendu ajouter de l’eau à leur moulin.

  • En 2013, deux chercheurs de l’université d’Oxford ont prévu que près de la moitié des emplois n’existeraient plus dans vingt ans.
  • Selon l’OCDE, l’automatisation et l’intelligence artificielle vont faire disparaître 66 millions de jobs, soit 14 % des emplois, dans les dix prochaines années dans les pays riches.

Qui a raison ? Les pessimistes ou les optimistes ? Il faudra attendre demain pour avoir une réponse. Néanmoins, il est clair que certains métiers vont disparaître et que de nouveaux métiers seront créés.

Disparition de métiers (1)

Dans un avenir plus ou moins lointain, la majorité des métiers risquent d’être automatisés. Une équipe de chercheurs dirigée par Katja Grace, de l’institut du Futur de l’humanité pour l’université d’Oxford, a sondé plusieurs centaines d’experts de l’intelligence artificielle. Ces spécialistes laissent de la marge aux travailleurs en affirmant que tous les emplois seront automatisés dans 120 ans ! Ce temps de latence est à mettre sur le dos des robots qui, actuellement, ne peuvent pas réaliser des tâches simples comme changer une ampoule. Les métiers qui sont les moins menacées ceux sont qui font appel à des qualités humaines comme l’imagination, l’empathie, l’intuition… Elles sont difficilement numérisables donc transférables à des machines.

Des métiers vont être créés (1)

On aura des éducateurs d’intelligence artificielle, des conservateurs de mémoires personnelles, des spécialistes de la relation homme-machine… L’Institut du futur affirme que 85 % des emplois qui existeront en 2030 n’existent pas encore.

Les risques de la transition

Ce chambardement du paysage de l’emploi n’est pas sans risque.

Accroissement des déséquilibres sociétaux

On va remplacer les métiers par d’autres qui nécessitent davantage de compétences. Les évolutions technologiques vont continuer à favoriser les diplômés. La destruction des vieux emplois menace la stabilité économique de nombreux foyers et donc la paix sociale. Il faut donc que la société s’organise pour redistribuer les richesses créées par l’IA et faciliter la situation de ceux qui sont mis à l’écart.

Les traumatismes de l’absence de travail

S’il y a une redistribution des richesses par un dispositif tel le revenu universel, l’absence de travail peut aussi être mal vécu. => Il faudrait que la société pour qu’on arrête de regarder celui qui n’a pas d’emploi comme un perdant.

Le travail éloigne de trois maux : l’ennui, le vice et le besoin, écrivait Voltaire en 1759.

Si le besoin est satisfait, il faudra encore combattre l’ennui et le vice. Pour ce faire, on a toutes chances d’assister à une explosion de métiers assurant la création de loisirs et la sécurité des biens et des individus. Les optimistes diront alors qu’avec pléthore de nouveaux métiers et donc moins de chômage, une nouvelle roue vertueuse va tourner. Les pessimistes envisageront la future automatisation de ces nouveaux métiers. Il faudra encore attendre quelques années pour savoir qui a tort et qui a raison.

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