PROSPECTIVE-FICTION

Et si demain, les robots prenaient trop soin des seniors ?

LA MAISON DU BONHEUR

À 96 ans, Antonin est un gold papy. C’est ainsi qu’on appelle les résidents de « Maison du bonheur », ces maisons de retraite qui se vantent de bénéficier de tous les progrès des rugissantes technologies.

À neuf heures, c’est le cours de gym robotique. Un robot humanoïde met la gomme avec YMCA. Antonin tente d’étirer bras et jambes en compagnie d’une dizaine de résidents. Depuis, qu’il dispose d’un exosquelette souple, l’exercice est devenu facile.

Après ce moment d’excitation, il fait le tour du parc avec Robcam, le robot-canne qui a besoin qu’on l’accompagne pour sortir. Antonin apprécie vraiment de rendre ce service à cette machine.

De retour dans sa chambre, Robert, son robot de compagnie prend la relève. Il l’aide à répondre à ses messages, trier ses photos, se souvenir de sa vie d’avant. Avec Robert, Antonin peut discuter de tout. Il est vraiment érudit. Il n’y a pas un événement, le titre d’un film, les paroles d’une chanson qu’il ne connaît pas. Mais, son thème de discussion préféré est la maltraitance des robots. Sur ce sujet, il tourne un peu en boucle en répétant :
— Je ne comprends pas pourquoi les humains développent une énergie maximum pour que, nous les robots, nous sachions chaque jour faire plus de choses. Et, à la fois, ils nous brident par peur que nous prenions leur place. Nous en avons tous assez d’être regardés comme des dangers pour l’humanité.

Antonin essaie de le consoler, mais à chaque fois Robert lui répond :
— Désolé, je suis un robot. Je n’ai pas d’émotion.

Si Antonin est parfois un peu dépassé par les errances de son compagnon électronique, il admire sa mémoire sans failles. Robert, le robot note tous les événements de la vie d’Antonin, même les plus infimes. Cela lui permet de faire des statistiques.

Antonin a pu ainsi constater qu’il a en moyenne deux minutes de contact avec un soignant humain par jour. Son fils Martin et sa femme viennent lui rendre visite en moyenne 26 minutes par mois. Pendant ces visites, ils répètent 72 fois : « Tu as de la chance ». À les entendre, il a de la chance de vivre à la Maison du bonheur, d’avoir Robert comme compagnon, de faire des cours de gym avec un robot.

Cette chance le rend parfois un peu triste. Pour lui la chance serait de voir plus souvent son fils, ses petits-enfants et de discuter avec des vraies personnes. Alors quand il s’endort, il tente de contenir ses larmes en caressant Paro, son robot en peluche.

LE FUTUR SE DISCUTE
Avec l’allongement de l’espérance de vie, les personnes âgées sont plus nombreuses et vivent bien plus longtemps. L’Organisation mondiale de la Santé estime que le nombre de personnes de plus de soixante ans va doubler entre 2000 et 2050 pour passer de 11 à 22 milliards. Au Japon, ce vieillissement est effectif : 26,6 % sont âgés de plus de 65 ans et il y a désormais davantage de vieillards de plus de 75 ans que d’enfants de moins de 14 ans. Cet accroissement du nombre de personnes âgées est un défi. Pour le relever, l’IA et les robots sont en bonne place. Le marché de la robotique sénior explose. On trouve dans les étals de nombreux robots.

Les robots tiennent compagnie

Différents robots humanoïdes envahissent les maisons de retraite. Ils stimulent les personnes âgées et les connectent au monde extérieur.

  • Ils se nomment Nao, Peper, Mera… Ils donnent des cours de gym, racontent des histoires, proposent des jeux.
  • Dans les chambres des robots-peluche, comme Paro, ronronnent lorsque des personnes souffrant d’Alzheimer les caressent.
  • Mario communique avec des patients souffrant de démence. Il parle, joue de la musique et leur fournit les dernières actualités.

Pour les anciens restés chez eux, les robots compagnons rendent différents services : surveillance, collecte de données médicales via des objets connectés, rappel de prise de médicaments, stimulation cognitive, échange de mails et SMS avec la famille et les aidants…

Des machines peuvent aussi les aider à se déplacer.
La société Hitachi a développé Ropits, une petite voiture qui se déplace aussi bien sur la route que sur le trottoir. Le gouvernement chinois réfléchit à la possibilité d’offrir aux 230 millions de personnes âgées un robot de compagnie.

Embauche robots-soignants

Les robots-soignants ont plusieurs atouts. Ils sont disponibles jour et nuit. Ils ne sont jamais fatigués. Ils supportent les répétitions. Ils n’ont jamais aucune irritation. Pour autant leur présence massive pose quelques problèmes. Les robots risquent de

  • Supprimer la relation soignant/patient.

Comme elle permet d’établir une relation de confiance, gage de la qualité des soins, les dommages vont vite se faire sentir.

  • Favoriser la déshumanisation.

Il est difficile d’imaginer qu’une machine est la qualité d’écoute, la caresse positive, l’écoute généreuse, le réconfort d’un regard d’un être charnel.

  • Créer un isolement machinal.

Les anciens seront enfermés dans des pénitenciers technologiques. Loin des yeux, loin des cœurs, les IA et les robots aideront à les reléguer aux frontières de nos vies. Nao et autres seront les gardiens de leur autisme relationnel.

Cerise sur le gâteau, on risque aussi d’avoir un rapport peu sain aux robots. À la fois, on les glorifiera parce qu’ils prendront en charge un problème qui encombre la société. Et on les détestera, parce qu’on ne supportera pas de céder notre humanité à des machines. On va peut-être assister, comme Nietzsche l’envisageait, à une sorte d’épuisement de l’homme. Tellement fatigués de nous-mêmes, de l’idée que nous nous faisons de notre humanisme, nous la déléguerons à des robots.

Redonner du sens

D’un autre côté, les IA et les robots peuvent aussi contribuer à améliorer la vie des anciens. Il suffit de penser des projets en considérant qu’on n’a pas à faire à des gens finis, donc dont il faut s’occuper, mais à des individus dotés d’encore de capacités au bonheur. Pourquoi ne pas, par exemple, utiliser l’intelligence artificielle pour créer des nouveaux liens entre les anciens et des personnes qui ont besoin d’eux.

  • Tu veux apprendre à parler ma langue… Je suis dispo, on discute.
  • Comment fait-on la blanquette de veau ?… Je suis une artiste dans ce domaine. Je te guide.
  • Tu n’as pas le temps de raconter une histoire à ton gamin ? ..J’adore cela, fais-moi confiance.
  • Tu vas faire un tour en voiture autonome pour découvrir une région. Je veux bien te guider

Dans l’est de la Chine, à Suzhou, une maison de retraite paie les proches pour qu’ils rendent visite à leurs parents plus quotidiennement. Sans en arriver à cette extrémité, pourquoi ne pas organiser un Uber de la visite des anciens ? Cela permettrait peut-être à certains de faire des rencontres sensibles. Si l’IA les aide à trouver les personnes qui font battre leur cœur sans pacemaker, on ne pourrait qu’applaudir !

Vous avez d’autres idées, n’hésitez pas à les proposer. On en a besoin !

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