PROSPECTIVE-FICTION

Et si l’on minimisait l’impact de l’humain dans la conduite de la voiture autonome ?

 

Septième ciel

— Pas mal votre autonome, dit Thin en montant.

— J’en suis très fier, répond Bierstein. Vous êtes assise sur un bout de moi-même. Le cuir a été fabriqué à partir de mes cellules souches.

— Impressionnant. Il n’y a pas de volant ?

— C’est une autonome niveau 5 ! Il a juste un bouton d’arrêt d’urgence. On oublie la conduite. Il y a des choses bien plus intéressantes à faire, dit Bierstein en posant une main sur la cuisse de Thin.

— Moi j’aime bien la bonne conduite, dit-elle en retirant la main. Est-ce que votre autonome a le label « Solidauto » ?

— Vinge, je vous rassure, je n’ai pas pris cette option.

— Thin, rétorque la jeune femme.

Solidauto est un label qui garantit que la programmation est solidaire. S’il y a un accident, il calcule la meilleure solution humaine. Il se peut donc que la machine choisisse de tuer l’occupant de la voiture.

— J’ai une fabriquante qui imprime du caviar. Cela vous dirait de gouter, dit Bierstein en posant de nouveau sa main sur la cuisse de Vinge.

— Je suis allergique à la nourriture imprimée, dit Vinge en allant au fond de la banquette.

— Alors, allons chez moi, dit le producteur en profitant d’un écart de la voiture pour se rapprocher de Vinge et mettre ses mains sur ses seins.

— Monsieur Bierstein, êtes-vous joueur ? demande Thin quand elle reprend ses esprits.

— Appelez-moi Harway. Je suis un grand joueur.

— Je vais programmer une destination qui va vous permettre d’atteindre le septième ciel.

— C’est tentant !

— Vous ne la connaitrez qu’une fois arrivée.

— J’ai hâte. Mettez l’option « privilège ». Elle permet de gagner du temps en passant par les endroits normalement interdits aux systèmes de guidage. On coupe en passant devant des écoles, des lieux tranquilles protégés.

Bierstein et Thin discutent de choses et d’autres. Le producteur, calmé par l’idée d’une nuit paradisiaque, se tient tranquille.

— Je commence à deviner. Vous m’emmenez sur les falaises d’Etretat. Très bon choix. J’adore les levers de soleil sur la mer. Vous vous arrêtez  ?

— Ma mère habite là. Il faut juste que je voie si elle n’a besoin de rien. J’en ai pour cinq minutes.

Quand la porte se referme, l’engin redémarre. Bierstein tente d’appuyer sur le bouton rouge. Rien n’y fait. Il devient livide quand elle voit Thin dessiner avec ses mains le fameux signe « Metoo » puis décrocher son téléphone.

— Hackage réussi ! dit Thin. Bierstein est en train de partir au septième ciel… ou en enfer.

Le lendemain, Bierstein fait la une de l’actualité avec sa chute des falaises d’Etretat. Pour tous, l’intelligence artificielle de sa voiture est responsable de cette fin tragique. Selon les uns, elle a mal évalué les distances. Ce genre de problèmes arrive même dans les voitures de luxe. D’autres pensent qu’elle a été hackée. Des pirates l’ont trafiquée pour protester contre ses propos. Dernièrement, le producteur affirmait que les femmes jouissent encore plus lorsqu’elles sont violées.

Thin constate que personne n’imagine que l’accident résulte d’une programmation volontaire et d’un bout de carton coincé dans le bouton d’arrêt d’urgence.

LE FUTUR SE DISCUTE
L’intelligence artificielle change l’automobile par :

L’automatisation du véhicule

L’automatisation passe par cinq niveaux d’autonomie définis par la SAE (Society of Automotive Engineering). Le niveau 1 comprend des aides à la conduite disponibles depuis une dizaine d’années (régulateur de vitesse, alerte au franchissement de ligne jaune…). Au niveau 5, il n’y a plus de conducteur, mais uniquement des passagers !

Quand est-ce que des autonomes de niveau 5 circuleront dans nos rues ?

Après-demain, selon les uns.

Nous sommes au début de l’histoire et encore loin de la navigation autonome en milieu urbain ! Fawzi Nashashibi, chercheur à l’INRIA.

Demain pour les géants de la tech et les constructeurs.

  • Waymo (Google), Ford, BMW, Daimler et General Motors promettent des voitures pleinement autonomes entre 2019 et 2021. Les intelligences artificielles qui pilotent ces véhicules sont presque prêtes à passer leur permis !

Les systèmes de guidage

Les IA prennent le volant pour définir le trajet et garer la voiture. Ces guides intelligents intègrent les souhaits et besoins de chaque passager.

Création de nouveaux usages

Avec la disparition du conducteur, la voiture devient une pièce à vivre. L’IA propose de nouvelles expériences aux passagers.

Mais, est que les IA vont rendre les trajets en voiture plus sûrs, confortables, écologiques, solidaires ?

Des trajets plus sûrs ?

Diminution des accidents

La promesse des voitures autonomes est de diminuer le nombre de morts sur la route.

Dans le monde, 1,2 million de personnes meurent sur les routes chaque année. Les voitures autonomes éviteront 90 % des accidents automobiles causés par les humains. Cette diminution vient du temps de réaction des systèmes automatisés, beaucoup plus rapide que celui de l’homme. Les machines sont également plus fiables que les humains en n’étant pas sujettes à l’endormissement ou aux effets néfastes de l’alcool.

On ne supprimera pas tous les accidents.

  • En mars 2018, une voiture autonome d’Uber a jugé qu’un piéton était un objet aussi insignifiant comme un sac plastique. Il ne l’a donc pas évité. À cause de cette erreur de jugement de la machine, le piéton est mort.

Même si ces accidents sont peu nombreux comparés à ceux causés par des humains, ils risquent d’être tous médiatisés et donner lieu à des procès retentissants. Aujourd’hui, la société tolère qu’un humain puisse se tromper, mais elle n’accepte pas la même chose d’un logiciel de conduite fabriqué par des humains.

Une morale de la sécurité

En 2016, le Massachusetts Institute of Technology (MIT) lance en ligne la « Machine morale ». Elle propose de réfléchir à la manière dont la voiture autonome doit réagir en cas d’accident : faut-il précipiter le véhicule contre un mur en tuant le conducteur, ou renverser trois enfants qui sortent de l’école ? Et si les enfants traversent la route alors que le feu est au rouge pour les piétons ? Et s’il y a aussi un bébé à bord de la voiture ?

Outre le succès de ce sondage (40 millions de réponses), il a montré que la programmation d’une intelligence artificielle n’est pas neutre. Il faut donc s’entendre sur des principes, repérer les cas où ces principes ne sont pas satisfaisants, les discuter et trancher.

Ces principes sont d’autant plus difficiles à définir que les passagers ne montreront à bord que si les voitures sont sures pour eux. C’est-à-dire qu’ils les protégeront en priorité.

Côté constructeurs, Mercedes-Benz a tranché. En cas d’accident mortel, il préfère sauver une vie, celle qui se trouve dans la voiture, plutôt que d’essayer d’en sauver plusieurs autres.

Il n’y a qu’un frein régulateur à cette tentation de protéger ses utilisateurs : la mauvaise publicité. Ils ne voudront pas faire la une de la presse avec des titres comme : « La limousine de la marque X est une tueuse de bébés et d’enfants Nicholas Evans.

Des nouveaux risques

La généralisation de véhicules autonomes pourra faire émerger de nouveaux comportements.

  • Des automobilistes, sachant que la voiture autonome fera tout pour éviter une collision, pourront lui griller la priorité au mépris des règles de circulation routière. Des piétons peuvent s’amuser à se mettre volontairement devant un véhicule pour la voir piler. Un comportement qu’ils n’auraient jamais eu avec un véhicule piloté par un humain aux réactions moins prévisibles.
  • Comme tout dispositif numérique, la voiture autonome pourra être hackée. Des hackers malveillants pourront trouver un malin plaisir à envoyer des voitures dans le décor.

Des trajets plus confortables ?

Une voiture autonome retire les contraintes qu’engendre la conduite. Les occupants du véhicule peuvent donc focaliser leur attention sur autre chose que la route.

Des assistants personnels vont agrémenter le trajet. Ils prendront soin de leurs passagers.

Mercedes et BMW se sont lancés sur ce marché. Avec des “Hey Mercedes” ou “Hey BMW”, quel est le prochain rendez-vous noté dans mon agenda ? , où puis-je trouver une tarte aux fraises ?… et l’assistant virtuel organise le trajet ! Un “J’ai froid” augmente la température de la climatisation et un “J’ai faim” vous suggère les meilleurs endroits aux alentours où casser la croûte.

Mercedes assimile les habitudes d’un conducteur ou d’une conductrice. Il le ou la prévient qu’un embouteillage rallongera le temps de trajet habituel vers le lieu de travail, que la boulangerie du dimanche matin est fermée pour cause de vacances, qu’il est temps — en cas d’oubli — d’appeler un membre de la famille comme un occupant à un moment précis de la journée.

Connaissant vos goûts, le véhicule pourra, par exemple, effectuer un arrêt en cours de trajet devant votre magasin ­préféré. Guillaume Devauchelle, chargé de l’innovation chez Valeo.

La voiture est pensée comme une pièce à vivre qui se déplace. On peut donc y effectuer toutes sortes d’activités.

Transformée en bureau, la voiture se garera dans des parkings de co-working.

  • L’E-Palette de Toyota pourra faire office de navette, véhicule de livraison, foodtruck, magasin mobile, fab lab, espace de coworking, chambre d’hôtel… L’intérieur modulable permettra de passer facilement d’un usage à un autre.

Quelle conduite pour le confort maximum ?

La perception du confort varie d’une personne à une autre. Une étude de l’université Carnegie Mellon montre que les utilisateurs préfèrent une conduite moins agressive que la leur. La voiture intelligente idéale est donc celle qui conduit comme soi… en plus doux !

Des trajets plus solidaires et écolos ?

Les atouts

Les voitures autonomes vont permettre à des anciens ou des personnes en situation de handicap de se déplacer plus facilement.

  • À Nishikata, au Japon teste des navettes autonomes, afin de proposer une solution de transport à ses populations isolées et vieillissantes.

Les intelligences artificielles vont doper le covoiturage.

Il suffira d’indiquer sa destination pour que des particuliers s’arrêtent pour nous prendre.

  • Kairos analyse les habitudes de déplacement des utilisateurs et leur propose des passagers qui empruntent le même parcours.
  • À Lyon, Citygo propose du covoiturage dynamique. Les utilisateurs lancent l’application pour trouver des particuliers se trouvant à proximité qui vont dans la même direction qu’eux.
  • Avec Carpool, Waze intègre le covoiturage dans le logiciel de guidage.

Les limites

Le bien commun en péril

Les systèmes de guidage répondent à des besoins individuels de leurs clients en leur permettant d’aller le plus vite possible à leur destination. Ils peuvent créer des problèmes sociétaux en n’évitant pas les écoles à l’heure de sortie des classes, en augmentant la pollution dans certaines zones sensibles…

L’alcoolisme

La voiture autonome pourrait augmenter l’alcoolisme dans le monde. La banque Morgan Stanley estime que les ventes d’alcool pourraient grimper de 80 % dans le monde. Le fait de ne plus avoir à conduire soi-même pour rentrer de soirée devrait désinhiber les consommateurs d’alcool.

Augmentation ou diminution de l’énergie consommée

Des chercheurs de l’université de Leeds (Royaume-Uni) ont montré que les véhicules autonomes vont permettre d’effectuer des économies d’énergies grâce à une conduite optimisée en termes de vitesse, une fluidification du trafic, une diminution du poids résultant de la moindre occurrence des accidents.

Plusieurs éléments laissent penser que l’on assistera à une augmentation importante du nombre de kilomètres parcourus :

  • Le temps de conduite ne s’apparentera plus à du “temps perdu” mais à du temps de loisir, de sommeil, etc.,,
  • Les obstacles principaux à la conduite (fatigue, ivresse ou l’âge) disparaîtront.
  • Au lieu de choisir le train ou le bus pour se déplacer, les personnes pourraient plus souvent opter pour la voiture.
  • En ville, les propriétaires pourront ordonner à leur véhicule qu’il tourne en rond afin d’éviter de payer le stationnement.

De ce fait, l’énergie consommée pourrait augmenter de 2 à 10 %.

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