PROSPECTIVE-FICTION

Nuit tranquille

Et si des intelligences artificielles assuraient des gardes de nuit !

19 heures

— Max, j’en peux plus. On peut rapporter Zul ?

— Luce, c’est notre bébé. Il est bio, 100 % naturel. Il n’y a pas de service après-vente. Mais, rassure-toi notre cauchemar est fini. Cet après-midi, j’ai acheté BAIbé- nuit. On va enfin passer une nuit tranquille !

— Tu as acheté une intelligence artificielle qui donne des somnifères aux bébés  ?

— Tu n’y es pas. Quand les capteurs détectent que bébé se réveille, l’IA le berce puis lui fredonne une chanson avec ta voix ou la mienne. Si cela ne fonctionne pas, elle ordonne à Babybot de lui changer ses courses et de donner le biberon. BAIbé-nuit identifie les pleurs des bébés avec un taux de précision de 97,9 %.

1 h 31

— Luce, réveille-toi. C’est trop mignon. Babybot donne le biberon à Zul. Regarde, il est calme, posé… Il ne fait pas un geste brusque.

— Normal ! Il sait qu’il ne va pas devoir se réveiller à l’aube pour aller bosser.

3 h 03

— Max, qu’est-ce que c’est que ces rires horribles dans la chambre de Zul ?… Fais quelque chose.

— Luce, cela fait vingt minutes que je suis au téléphone avec le service après-vente.

4 h 32

— C’est bon, ils ont trouvé. BAIbé a été hacké.

— Il faut porter plainte. C’est de leur faute si nous ne dormons pas.

— C’est parce qu’on n’avait pas changé le mot de passe constructeur.

4 h 52

— Qu’est-ce qui se passe encore ?

— C’est un message de l’IA. Elle dit « Pleurs identifiés, traitement correctif impossible »

— C’est quoi ce charabia ? Pourquoi Zul pleure ? Qu’est-ce qu’il veut encore ?

— Je lis : « Zul veut que George, le nouvel amoureux de sa mère, lui chante Baby, don’t cry. Il dit que l’amant a une très belle voix. »

— Max, je n’ai plus sommeil. Je vais m’occuper de Zul.

LE FUTUR SE DISCUTE

De la fiction aux innovations

L’intelligence artificielle tente de mettre le pied dans la porte des chambres d’enfants.

Des jeux intelligents

Le fabricant de jouets Mattel a utilisé l’intelligence artificielle pour créer Aristote. Bébé crie dans la nuit, Aristote s’active. Il allume des lumières acidulées, diffuse de musique douce, envoie des notifications sur les smartphones des parents et, grâce à une caméra, effectue une transmission en direct de la scène grâce à la caméra.

Mattel a dû différer le lancement de sa merveille à cause de la pression exercée par deux élus américains et des associations de défense de l’enfance.

La start-up américaine Elemental Path a intégré Watson, l’IA d’IBM, dans un dinosaure. L’animal est capable de parler aux enfants, de jouer avec eux, de leur raconter des histoires. Il peut aussi répondre à leurs questions : « Un enfant de 5 ans pose des centaines de questions par jour. Les parents ont donc besoin de renfort », explique le créateur.

Des chercheurs à l’écoute des cris de bébé

Que racontent les pleurs de bébé ?

Au CHU de Rennes, le Professeur Pladys, essaye de comprendre pourquoi ils sont monotones, complexes, aigus, graves. Il les enregistre, les qualifie, les croise avec de nombreuses données pour identifier ce qu’ils signifient et pose des diagnostics.

Des chercheurs CHU de Yunlun à Taiwan ont développé Baby cries translator une application basée sur une intelligence artificielle, qui prétend traduire avec plus de 90 % de précision les besoins exprimés par les bébés lorsqu’ils pleurent. Elle est basée sur l’apprentissage-machine effectué à partir de 200 000 pleurs émis par 100 bébés.

Des innovations aux limites

Les accessoires et jouets intelligents pour enfants posent plusieurs problèmes

De l’ordre technique

Ils sont indiscrets.
La poupée My Friend Cayla de la firme hongkongaise, Genesis Industries Limited a été retiré du marché pour « atteinte grave à la vie privée ».

Dans de nombreux pays, des instances ont dénoncé les lacunes quant à la sécurité et la protection des données personnelles. Avec My Friend Cayla, les échanges avec les enfants ne sont pas confidentiels. La firme peut les exploiter comme elle l’entend.

Les jouets peuvent être hackés

Les jouets connectés ne sont pas inviolables.

En 2013, deux jeunes parents texans ont eu la mauvaise surprise d’entendre des propos d’ordre sexuel dans la chambre de leur bébé. Le babyphone avait été hacké.

De l’ordre éducatif

Quels messages ?

Ces jouets parlent aux enfants, mais que leur disent-ils ? Qui est l’arbitre de leurs conversations ? Qui a codé les algorithmes ? Si ce sont des hommes blancs (la majorité des développeurs) n’ont-ils pas intégré des stéréotypes machistes ?

Est-ce que les valeurs défendues sont alignées avec celles des parents ? Ce compagnon électronique peut aussi avoir des propos qui défendent des choses éthiquement non acceptables par les premiers éducateurs que sont les parents. 

Des enfants sous influence

Le Conseil norvégien des consommateurs a dénoncé les publicités dissimulées dans le système qui équipe Cayla. La poupée a une forte tendance à partager sa passion pour les films de Disney. Le développeur entretient une relation commerciale avec le géant de l’animation.

Fort de cet exemple, on peut imaginer que la poupée incite les enfants à acheter un manteau de telle marque, des céréales comme-ci, des tablettes comme cela… Le pire est que cela pourrait être très compliqué de déceler ces publicités sauvages.

Une mauvaise éducation

Les objets intelligents peuvent aussi avoir un impact fort sur le développement social des enfants.

Alexa, ouvre la lumière… Siri, appelle ma mère… Echo, t’es un boudin… Depuis quelque temps, aux États-Unis, des parents s’inquiètent en écoutant parler leurs enfants aux assistants virtuels. Ils se demandent s’ils doivent les forcer à être polis avec eux. Les pédopsys se sont emparés de l’affaire. Ils considèrent que le risque que les gamins finissent par donner le même type d’ordres à de vrais adultes est important.

Une moins bonne capacité créative

Si l’enfant a un jouet qui peut parler, au lieu d’un ami invisible, il inventera moins d’histoires. Il sera plus dans un échange conditionné. Il développera de ce fait moins sa capacité à imaginer. Ce serait d’autant plus regrettable que c’est cette compétence qui lui permettra demain de continuer à avoir une place appréciable sur le marché du travail.

Des limites aux mises en garde

Au-delà de ces critiques, les jouets « intelligents » peuvent aussi avoir des atouts. Ils pourront aider les enfants à mieux apprendre, imaginer, s’éduquer, se préparer à travailler avec des machines intelligentes.

Il faut donc juste que, avant de déléguer leur attention et éducation de leurs enfants à des machines, les parents se plongent dans les modes d’emploi et dans les consignes en caractère 7 d’usage des données.

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