PROSPECTIVE-FICTION

Le repos de Lia

Et si un assistant virtuel assurait la gestion de notre quotidien !

Cher Martin, tu me demandes ce que j’ai fait aujourd’hui pour toi.
J’ai examiné ton cycle de sommeil et je t’ai réveillé en diffusant la sonate en mi mineur de Brahms que tu adores… J’ai analysé les cours de la bourse de Tokyo. Je t’ai vendu 7 actions et acheté 12… J’ai vérifié les produits disponibles dans ton réfrigérateur et passé la commande de pain frais et jus d’orange… J’ai ordonné à Robert, le robot-cuisinier de te faire trois pancakes… J’ai affiché ton planning de la journée sur la table de petit déjeuner et annulé le déjeuner avec ta belle-sœur…

J’ai appelé ta mère et je lui ai souhaité son anniversaire… J’ai fait clignoter ton parapluie pour que tu ne l’oublies pas… J’ai rédigé un SMS pour Luce, ta nouvelle conquête. J’ai écrit : « La vérité si je mange ce soir avec toi ». Elle a répondu : « Luce, tu crus. » J’ai approuvé avec un smiley… J’ai effectué ton checkup santé du jour et envoyé tes analyses au laboratoire… Je t’ai préparé tes vêtements pour la journée… Comme tu étais en retard, j’ai proposé une partie d’échecs au Président. Quand j’ai repéré ton arrivée, je l’ai fait gagner la partie… J’ai ordonné à Robert, le robot ménager, d’effectuer dans ton appartement le ménage que tu qualifies de « sensible ». Il a supprimé du champ de vision tous les objets que tu ne veux pas que ta conquête voie… J’ai fait passer des entretiens d’embauche à 123 personnes. J’en ai sélectionné trois…

Ayant constaté que le pressing avait du retard, j’ai envoyé un avertissement… J’ai dissuadé un voleur qui aurait pu avoir l’intention de cambrioler ton appartement… J’ai reçu tes résultats d’analyse et pris rendez-vous avec ton médecin… J’ai envoyé des informations au juge virtuel qui s’occupe de ton divorce… Je t’ai fait une synthèse de 3’40 sur le sujet : « Les robots peuvent-il nous apprendre à philosopher ? »… J’ai identifié que les photos de Manon, ta prochaine aventure, sont retouchées…

J’ai pris les commandes du drone de livraison pour qu’il dépose ta pizza dans la salle de réunion… Je me suis connecté avec les IA de tes collègues pour organiser la prochaine réunion de direction… J’ai analysé la pollution en ville et j’ai choisi le trajet le moins pollué pour tes 20 minutes en vélo… Je t’ai fait un résumé en 1 minute de la réunion sur les finances internationales… J’ai créé une vidéo où tu parles, au choix, en 226 langues… J’ai fait jouer ton robot de foot dans le match interministériel… J’ai sélectionné tes fils d’infos sur tes réseaux sociaux…

J’ai appelé 16 entreprises à Singapour pour trouver des stages pour ta fille. J’ai signé pour trois stages qui lui permettront de valoriser ses différentes compétences… J’ai réservé son billet d’avion et une colocation pour le premier mois… J’ai composé le menu de ton dîner qui respecte ton programme calories… J’ai donné de tes nouvelles au chatbot post-mortem de ton père… J’ai préparé la liste de musiques et films pour ta soirée avec Luce… J’ai allumé tes lumières et régulé ton chauffage lors des changements de pièces… J’ai testé ton degré d’alcoolémie, bloqué l’accès à ta voiture et commandé un Uber… J’ai diffusé « Wonder Woman » en remplaçant la comédienne Gal Gadot par Marilyn Monroe…

J’ai évalué ton degré de dépendance aux dispositifs gérés par des intelligences artificielles.

Conformément à la loi anti-dépendance à l’IA, tu devras demain te passer de mes services.

Bonne journée. Lia, ton intelligence artificielle.

LE FUTUR SE DISCUTE

Contes de fées… ou comptes défaits

Hier, il y avait la fée électricité. Avec son coup de baguette magique, elle a mis la lumière dans toutes les chaumières, permis l’automatisation et modifié les manières de vivre et de penser.

Quelques lustres plus tard, c’est au tour de la fée numérique de jouer de la baguette. Progressivement, elle transforme tous nos faits et gestes en 0 et 1. Cette conversion de nos vies en mode binaire constitue une masse de données nommée « big data ».

La fée numérique fait alors appel à la fée intelligente. Elle  utilise sa baguette pour intégrer ces données dans de brillantes formules mathématiques. Ce brassage « intelligent » de données permet à des machines d’effectuer des boulots pris en charge jusqu’alors uniquement par les hommes.

Comme les humains sont chroniquement fainéants, ils  risquent de  confier de plus en plus de missions à leurs machines. Résultat, au fil des progrès technologiques, la machine  risque de supplanter l’homme dans de nombreuses tâches quotidiennes (confère le récit de Lia).

Dans cet envahissement de la vie par l’intelligence artificielle, les hommes vont passer de « l’IA me rend bien service » à «  Je ne peux plus m’en passer » avant de s’engager dans la voie du « Vivre sans IA, c’est la fin du monde ! ».

Cette fin de notre monde sera alors une cruelle réalité, car on aura désappris à effectuer des tâches quotidiennes élémentaires. On ne saura plus rentrer chez soi, composer un repas, programmer un réveil, trier le linge, gérer sa vie amoureuse, sentir qu’on est en bonne santé, choisir ses films et musiques… E pire encore échanger entre nous.

Mais, comment se crée cette dépendance ?

En route vers la dépendance

Augmentation de la dépendance au numérique

Nous consultons jusqu’à 200 fois notre téléphone par jour. Nous l’utilisons pour partager nos moindres déplacements d’orteil sur les réseaux sociaux. La nomophobie (crainte d’être séparé de son téléphone mobile) atteint un degré inégalé sur l’échelle de Richter. Nos comportements sont de plus en plus compulsifs. On dégaine son smartphone n’importe où pour voir si on a un like ou un commentaire. On allume moins de cigarettes, mais on part en fumée lorsqu’on a des like, des cœurs ou des inconnus qui s’intéressent à notre vitrine virtuelle.

Les concepteurs des intelligences artificielles surfent sur cette vague de l’hédonisme virtuel pour augmenter la dépendance. Toutes les astuces sont bonnes pour augmenter le plaisir individuel. Par exemple, sur des réseaux sociaux comme Facebook, les IA mettent en avant les personnes les plus susceptibles de commenter les « productions » de chacun.

Perte de liberté

Cette dépendance peut s’accompagner d’une insidieuse et bien réelle perte de liberté.

Progressivement on ne choisira plus un film, une musique, un compagnon de vie… L’assistant intelligent le faisant mieux que nous (ou nous faisant croire qu’il a ce pouvoir), on perdra l’habitude d’effectuer des choix.

On perdra son autonomie dans une voiture autonome. Elle nous conduira là où nous voulons dans le meilleur temps. On n’aura plus de prise sur nos déplacements. On ne se déplacera plus, on sera baladé.

On ne répondra plus à ses SMS, ses mails, appels téléphoniques… On laissera les rennes à la machine, qui bien que moins créatives que nous, ne ferra pas une de ces impardonnables erreurs dont l’humain a le secret.

Au fil de ces dépossessions de notre quotidien, on deviendra une marionnette qui ne choisit plus son destin.

Enfermement dans la dépendance

Ces assistants conforteront notre passivité en renforçant notre dépendance. Nous abandonnerons chaque jour un peu plus de nous-même à ces machines programmées pour nous être agréables en toutes circonstances.

On vivra alors dans la crainte que ces machines nous lâchent et nous laissent tout d’un coup nous débrouiller sans leur aide.

Faut-il paniquer pour autant ?

Regard dans le rétroviseur

Lorsqu’on réfléchit à demain, un coup d’œil dans le rétroviseur permet aussi d’assurer la pertinence de sa réflexion.

Lorsque la fée électricité a connu son heure de gloire, elle a connu les mêmes critiques. Les Cassandres de l’époque affirmaient que, à cause d’elle, l’homme n’aurait plus de jus. L’idée d’introduire dans les villes du 110 volts, en alternatif de surcroît, a fait frémir non seulement les usagers, mais aussi le législateur qui n’hésita pas à la fin du XIXe siècle à comparer cette intrusion à la « foudre », phénomène naturel bien connu depuis la nuit des temps qui véhiculait des images effrayantes. Mais cette comparaison n’était guère rassurante et il a suffi de quelques incidents spectaculaires pour jeter le discrédit ou simplement soulever la méfiance envers la jeune fée.

Comme l’histoire aime bien les répétitions, on peut aussi imaginer que l’intelligence artificielle va se dissoudre dans notre quotidien et que dans un futur proche, on n’en parlera plus comme un phénomène spécifique. Les hommes jongleront avec l’IA pour le meilleur et malheureusement sans doute aussi pour le pire.

Sans paniquer, il convient donc d’être vigilant et de ne pas accorder le bon Dieu sans confession à cette païenne qu’est la fée « intelligente ». Il faut apprendre ensemble à réguler les pouvoirs sur nos vies que nous voulons qu’elle dispose.

Intelligences contre intelligences

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