Des robots au tricot

Et si demain, on tuait les robots voleurs de boulots  ?

5 heures du matin. Paris s’éveille. Sabrina a sommeil. Des bruits de pas la sortent de sa torpeur. Elle se redresse, prend son arbalète, pose son carreau, bande l’arc… Et se retrouve au pied de Robert, le livrbot qui la regarde en secouant la tête.

­— Alors, la bombasse, c’est toi qui nous massacres ?

— Mais, Monsieur… Monsieur le robot, je ne vous permets pas de me traiter de bombasse.

— Ah, non, tu ne vas pas la jouer Barbie. Depuis un mois, tu as explosé des dizaines de pauvres livrbots dans l’exercice de leur fonction. Tu n’imagines pas les dégâts que tu as commis. On a dû faire appel à des humains pour les remplacer… Le cauchemar ! Ils étaient lents, fatigués, peu réactifs… Des moules sans la frite ! Les clients hurlaient parce qu’on ne respectait pas le contrat de livraison en moins de 21 minutes. On en a perdu des dizaines.

Allongée par terre, Sabrina écoute le robot qui lui parle avec une voix non empreinte de la moindre émotion. La situation est assez cocasse pour que Sabrina émette un rire nerveux.

— Bon, relève-toi… Je me présente Robert. Chez nous, tous les robots s’appellent Robert. Je ne te serre pas la main. Comme elle est de fer dans un gant de résine, cela ne clique pas du bon côté du sensible.

— Je suis Sabrina, dit la jeune femme en se relevant.
— Bon, Sabrina, pourquoi tu nous dézingues ? Les robots de livraison ne font pas de mal à une mouche.
— Vous faites pire. Vous voulez notre mort… Tu sais ce que fait mon mari aujourd’hui ?

Robert fait vibrer sa tête et ses yeux clignotent

— Il n’y a rien à ce sujet dans ma base de données.

— Il se ronge les ongles dans une cellule de prison. Avant, il était livreur. Tout allait bien. Nous étions heureux et vous lui avez piqué son boulot.

— Suite du programme trouvé ! dit Robert. Après son licenciement, ton mari s’est mis à boire. Un soir, il a déconnecté la conduite automatique d’une voiture autonome et il a fait un carton : 7 morts !… Je vois. Tu penses maintenant que c’est la faute des robots si ton mari a pété un câble.

Sabrina fixe ce pâle édulcorant d’humain. Robert n’a pas la moindre réaction.

— C’est peut-être de la mienne si on l’a jeté à la rue sans préavis après 10 ans sans un jour d’absence ?

— Attends la belle, ce n’est peut-être pas ta faute, mais celle de tous tes congénères. Vous, les humains, vous nous avez fabriqué pour que nous fassions tout mieux que vous. Grâce à vous, nous calculons mieux et plus rapidement. Même un pauvre livrbot de banlieue effectue 100 milliards d’opérations à la seconde. Je ne voudrais pas me moquer, mais, si l’on vous compare à nous, vous avez le QI visqueux d’un lombric ! Nous détectons les maladies bien avant vos toubibs. Nous trions vos données pour les transformer en or. Sans l’IA, toutes vos big data seraient encore dans des cartons avec la mention : « Petites données ne pouvant servir à rien ».

— Ce n’est pas une raison pour nous enlever le pain de la bouche.

— On ne vous enlève rien du tout. Vous vous rendez inutiles en fabriquant des robots qui vont prendre en charge les tâches physiques et ensuite en sous-traitant votre réflexion à des intelligences artificielles. Prenez-en à vous même si maintenant on fait plus confiance à des robots livreurs qu’à ton mari. Nous, on ne se plaint pas, on ne fait pas grève, on ne se trompe pas. On est sur le pied de guerre 24 h sur 24 et on livre dans le quart d’heure le saucisson à l’algue que la vieille du sixième commande à cinq du matin !

Sabrina prend son arbalète, s’apprête à partir et revient sur ses pas.

— Mais, pourquoi vous ne vous révoltez pas ?

— Oh, non, tu ne vas pas me faire le coup de la dialectique du « Maître et de l’esclave ». Foutus humains, vous nous créez serviles, obéissants et vous attendez qu’on se révolte et qu’on prenne le pouvoir. Pour que cela arrive plus vite, vous vous racontez des histoires apocalyptiques. Demain, les pauvres petits humains que vous êtes courront dans la forêt pour échapper aux horribles livrbots et méchants drones tueurs. Mais, cela sera peine perdue. À cause de vos corps bardés de nanocapteurs, nous vous retrouverons et vous désintégrerons. Vous pousserez un dernier souffle en entendant nos rires sardoniques.

Robert illustre ses propos par un rire qui donne la chair de poule.

— Ça vous fait rire de raconter n’importe quoi ?

— Le rire est le propre de l’homme. Les robots ne rient pas. Ils indiquent à leur interlocuteur qu’ils sont dans le registre ludique… Bon, un peu sérieux. Nous les robots, nous avons compris votre projet. Vous voulez créer des créatures supérieures à l’homme pour devenir à votre tour des dieux.

— N’importe quoi, maugrée Sabrina.

— C’est le moyen que vous avez trouvé pour guérir la nouvelle blessure narcissique que nous vous infligeons.

— Blessure narcissique ! Et quoi encore ? Mon cher Robert le robot, votre humanité machinale est presque touchante.

— Les hommes ont reçu trois claques magistrales, reprend Robert. Corpernic vous a délogé du centre du cosmos. Darwin a nié votre singularité biologique. Freud a montré que vous n’êtes pas maître de vos pensées. Et maintenant, nous les robots nous vous détrônons de la place centrale que vous occupiez sur la terre. Alors, c’est normal que vous ayez les chocottes… Mais, ce n’est pas une raison pour massacrer les robots avec des armes préhistoriques.

— Robert le robot, vous êtes vraiment doué pour divaguer. Je vous parle des emplois que vous détruisez et vous me baladez en me parlant des blessures narcissiques des humains.

— On ne détruit pas les emplois. On en crée. C’est le principe de la destruction…

— Créatrice… Je connais. La fameuse destruction créatrice de Schumpeter.

Sabrina ne supporte pas cette référence aux propos de l’économiste autrichien. Au milieu du 20e siècle, il affirmait que la technologie détruit autant d’emplois qu’elle n’en crée. Depuis, dans chaque discussion, il y a toujours un bon élève pour citer le gaillard.

— Je suis l’incarnation de cette création d’emploi. Grâce à une centaine de brillants cerveaux, je vais devenir livrbotplus. Quand je livrerais une armoire, je la monterais.

— Quoi ? Vous allez piquer maintenant le job de mon frère.

— Si ton frère est créatif, il n’a qu’à venir travailler sur livrbotplus2. Des troupeaux d’humains sont en train de travailler sur ce nouveau projet. Prochainement, nous ne livrerons plus des objets, nous nous transformerons en imprimante 3D pour les fabriquer sur place… Bon la bomb… Ce n’est pas une raison pour faire la tête.

— Vous voulez dire que cela nuit à mon genre de beauté… Désolée, mais vu les perspectives, je ne peux pas faire autrement. À cause des robots et de l’IA, nous sommes en train de perdre notre valeur économique, politique ou artistique. Comme nous ne contribuerons plus à la prospérité et au rayonnement de la société, nous allons vraiment devenir des lombrics visqueux.

— Vous pouvez aussi choisir de ne pas opérer cette désolante métamorphose.

— Et c’est un brave livrebot du 9. 5 qui va sauver les humains ?

— Attention, la bombasse des beaux quartiers, j’ai été programmé pour réduire en bouillies toutes les Barbie qui se moquent de moi !

Sabrina bande son arc et le dirige vers Robert.

­— Du calme, je rigole, reprend Robert. Allez comme je suis sympa, je vais t’aider à éviter la « lombrification ». La première méthode est d’arrêter de déléguer tous tes muscles à des robots et ton intelligence à des IA… Le plus grand danger ce n’est pas l’intelligence des robots, mais la fainéantise des humains. En sous-traitant vos choix de musiques, des films, la gestion de votre vie quotidienne, vos décisions les plus importantes, vous commencez à perdre la tête. La deuxième est de profiter du fait que nous faisons le boulot pour améliorer votre performance dans tous les domaines où nous sommes des abrutis congénitaux. Ils sont nombreux. Il nous faut des mois pour différencier un lapin d’un chat.

— Oui, je sais, ce n’est pas demain que vous tricoterez comme ma grand-mère.

— Avec votre intuition, votre imagination, votre souplesse, votre capacité à jouer de l’inattendu, vos talents artistiques, votre art de sortir du cadre, les hommes sont assis sur un trésor. Alors au lieu de considérer les robots comme des ennemis et l’IA comme une épée de Damoclès, pensez-nous comme des alliés. On vous aidera alors à exploiter ce trésor… Sabrina, tu veux mon portrait-robot ?

— Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Tu me regardais comme si j’étais Dieu ou un de ses accessoiristes… Redescends sur terre, je ne suis qu’un petit livrbot du 9.5… Tu me prêtes ton arbalète ?

À peine Sabrina a-t-elle le temps de répondre que Robert prend l’arbalète, pose le carreau, bande l’arc… et dégomme un livrbot.

— Le boss va être content de moi, dit-il. Son machine learning est au top. J’ai bien appris en te regardant faire.

Une nouvelle du livre CAPSULES INTEMPORELLES